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Personnes à l'état de mort cérébrale

Masahiro Morioka

traduit du japonais par Hiroko Shohoji

 

chapitre 5: Ma propre mort et la mort des autres

 

La mort d’une personne ne peut se limiter à l'aspect médical et légal

 

Est-ce que la mort cérébrale est la mort de l'être humain ? Une personne à l’état de mort cérébrale, est-elle vivante ou morte ? Bon nombre de personnes ont déjà abordé longuement cette question.

 

Mais en réalité, ces discussions se cantonnent à l'aspect médical et légal.  Nous avons l’impression que le but de ces discussions est d'obtenir un consensus pour ces deux aspects.

 

Je mets en doute la manière même d'en présenter la problématique pour les raisons suivantes :

1)  on discute des problèmes liés à l'aspect médical et légal afin d'obtenir un consensus facile,

2)  cette méthode néglige les autres aspects de la mort d'un être humain comme par exemple, les aspects religieux, philosophiques, sociologiques, anthropologiques ainsi que l’aspect de sensation de vie réelle.

3)  elle procure un consentement tacite d’avoir finalisé toutes les discussions nécessaires sur la question « la mort cérébrale est-elle la mort physique, oui ou non ? » par l’examen de l’aspect médical et légal.

 

J’ai beaucoup de choses à dire sur l’implication des différents aspects de la mort d'un être humain. Mais d’abord je vous montre ici que si l'on commence à parler de la mort d'un être humain, on doit inévitablement sortir du cadre de la médecine quoiqu’on limite ce thème à l'aspect médical.  {Sur les autres points, par exemple, la confusion entre définitions scientifiques et  philosophiques etc., vous pouvez consulter mon autre livre une invitation à l’étude de la vie (1988)  }

 

On peut classer comme suit, les opinions de qui considère la mort cérébrale comme la mort de l'être humain:

A) une fois que l'on se retrouve à l'état de mort cérébrale, on ne peut jamais se rétablir. La mort cérébrale signifie "dépasser le point de non-retour". Le corps de l'être humain fonctionne selon un système très précis. Si le lobe rachidien est endommagé, le système ne fonctionne plus. ( la mort du lobe rachidien = la mort de l'être humain )

B) si le cerveau ne fonctionne plus, toutes les activités conscientes de l'être humain ( les sensations, les émotions, les pensées, etc.) disparaissent. Une personne qui n'a plus d'activités conscientes est morte. ( la mort du cerveau dans son entièreté = la mort de l'être humain )

C) si le cerveau ne fonctionne plus, la faculté de penser, qui est la caractéristique fondamentale de l'être humain, disparaît. Dans cette situation, il perd sa personnalité et ne peut plus se contrôler lui-même. Cette condition signifie la mort de l'être humain. On trouve cette situation quand le système limbique ne fonctionne plus. ( la mort du système limbique = la mort de l'être humain )

 

En Angleterre, la réglementation médicale de la mort cérébrale est basée sur l'idée A  : "la mort du lobe rachidien = la mort de l'être humain" . Au Japon, il semble que ce soit  selon l'idée B : "la mort de l'entièreté du cerveau  = la mort de l'être humain". Il y a aussi pas mal de gens qui s'alignent sur l'idée C : "la mort du système limbique = la mort de l'être humain" notamment en Europe et aux Etats-Unis.

 

On a l'impression que la différence entre ces trois points de vue est purement médicale, mais si on y regarde bien, on découvrira que cette différence émane de "la philosophie", du concept de mort d'un chacun.

 

Par exemple, en A, on considère que le système physiologique du corps est définitivement interrompu au moment où la totalité (l'unification) du système est détruite et ne peut plus être rétablie. En termes techniques, c'est l'idée de la théorie du système. Derrière cette idée, il y a une idée philosophique selon laquelle  "la vie et la mort de l'être humain" peuvent être déterminées par la situation du système physiologique du corps. La médecine en fait la description. Cette approche peut être considérée comme une superposition de la situation physiologique du corps à  "la vie et la mort de l'être humain".

 

Derrière l'idée B, se trouvent deux philosophies différentes de A. La première est la philosophie selon laquelle les consciences intérieures disparaissent quand l'entièreté du cerveau  arrête de fonctionner. La médicine n'est pas capable de décrire ce point précis. Elle peut uniquement décrire  le niveau de consciences observables de l'extérieur. Takashi Tachibana a rédigé  la théorie de la mort cérébrale en fixant son regard sur la disparition des consciences intérieures mais il n'a pas bien expliqué pourquoi pense-t-on que les consciences intérieures disparaissent dès le moment où l'entièreté du cerveau ne fonctionne plus. Je pense qu'il ne l'a pas expliqué parce qu'il a présupposé tacitement cette philosophie. La seconde philosophie est  que la disparition des consciences intérieures signifie la mort de l'être humain. Elle entre exactement dans  la catégorie de la philosophie de la vie et la mort. Naturellement, la médecine est bien incapable de décrire cette philosophie.

 

Selon l'idée C, un être humain meurt quand il ne peut plus se contrôler lui-même. Derrière cette idée, existe une philosophie selon laquelle la vie de l'être humain est caractérisée par sa libre volonté et sa faculté de penser. Pour qui se rallie à cette philosophie, lorsque l'on perd cette capacité, on se retrouve à l'état de cadavre.

 

Ainsi apparaît-il clairement que la différence entre les points de vue médicaux n'est autre que la différence entre les concepts philosophiques d'un chacun. Ce qui revient à dire qu'il est impossible de discuter de la mort uniquement dans le cadre de la médecine.

 

Il est  impossible de discuter de la mort de l'être humain sans sortir de ce cadre parce que "la mort de l'être humain" est l'exemple même d'holisme au vrai sens du terme et on ne pourra  jamais en faire le tour en se limitant à un seul aspect. C'est la raison pour laquelle il faut absolument en définir les limites au niveau de l'aspect médical et légal afin d'obtenir un consensus. Lorsque l'on aborde l'aspect philosophique ou religieux, on ne peut plus obtenir un consensus.

 

Il est totalement vain de participer à cette sorte de discussion car de la sorte, on ne se penche jamais profondément sur la question essentielle : "qu'est-ce que la mort de l'être humain?". Dans ce chapitre-ci, je formule une opinion extrême : c'est un non-sens d'en discuter si la véritable mort cérébrale d'un être humain est un concept de mort qui se situe en dehors du cadre légal.

 

Je vous en donne plus d'explications : .

 

 

"ma propre mort", " la mort d'un intime" et "la mort d'une personne étrangère"

 

Quand j'étais chercheur à la Fondation Kihara, nous avons fait une brève enquête écrite sur la mort cérébrale. Beaucoup ont répondu comme suit : "si je suis à l'état de mort cérébrale, on peut me considérer comme mort, mais si c'est le cas de quelqu'un de ma famille, je ne peux accepter qu'il soit mort  tant que son coeur continue à battre". On peut retrouver cette vision des choses dans pas mal d'écrits.

 

    "Je ne suis pas opposé à l'idée de mort cérébrale mais permettez-moi d'expliquer mon sentiment : j'accepte la mort cérébrale quand il s'agit de ma propre mort, par contre, cela devient très difficile de l'accepter comme la véritable mort de quelqu'un de ma famille par exemple." (Masaaki Takasaka, Entre la mort cérébrale et la mort du coeur  Ⅲ,  p.296)

 

"Je demande que l'on me considère comme véritablement morte en cas de mort cérébrale. Mais il est très important que ce soit limité à mon propre cas. Le raisonnement est complètement différent dans le cas d'autrui. Il faut l'accepter." (Ayako Sono, Entre la mort cérébrale et la mort du coeur  Ⅲ,  p.299 ~ 300)

 

Il est crucial de constater que le concept change si c'est  "mon" cas ou celui ''d'autrui".  Ainsi cette interrogation  peu rigoureuse : "est-ce que la mort cérébrale est la mort de l'être humain?" est un non-sens.  Nous devons nous demander séparément : "est-ce que la mort cérébrale dont il est question est ma propre mort?" ou "est-ce que cette mort cérébrale est la mort d'autrui?"  Abordé de cette façon, on peut répondre plus précisément à chaque question parce que l'on se rend compte de la différence délicate qui existe entre ces deux questions.  Quand on fait une enquête, il faut absolument préciser clairement ce dernier point.

 

"Ma propre mort" et "la mort d'un autre" sont différentes. Il y a une grande confusion dans la problématique de la mort cérébrale parce que l'on n'a jamais examiné cette différence dans les discussions en utilisant simplement le terme évasif de "la mort de l'être humain". J'essaie de décrire mon idée en examinant cette différence.

 

1° : dans le cas de "ma propre mort", le point le plus important est l'existence des consciences quand on se demande si la mort cérébrale est "ma mort". Je suppose qu'il y a pas mal de gens qui pensent que la disparition des consciences intérieures signifie leur propre mort. C'est à dire, si l'on s'en tient à la philosophie "quand on juge qu'il est à l'état de mort cérébrale, toutes les consciences de cette personne disparaissent", peut-être prend-on la position " la mort cérébrale est ma propre mort ".

 

2° : en cas de la mort cérébrale d'un autre, le point le plus important n'est pas l'existence des consciences intérieures. Il est impossible de confirmer la disparition des consciences intérieures d'un autre. On peut uniquement le supposer par l'apparence physique, les images tomographiques du cerveau, les réflexes, etc. Dans ce cas, le point le plus important est comment il se présente à "moi", comment on regarde l'autre à l'état de mort cérébrale.

 

Ainsi le point le plus important est la relation humaine entre l'autre à l'état de mort cérébrale et "moi" qui le regarde. La personne à l'état de mort cérébrale se présente différemment à "moi"  si elle est intime ou étrangère. Il faut distinguer le cas d'un autre s'il est un intime ou un étranger.

 

Le point le plus important de la question "la mort cérébrale est-elle la mort d'un intime?" est toute l'histoire de la relation humaine entre lui et "moi". Si un membre de la famille avec qui l'on partageait maintes facettes de la vie se retrouve à l'état de mort cérébrale, on ne peut jamais le sortir de ce contexte. C'est dire qu' il se présente à "moi" avec tous les souvenirs en commun. Ainsi toute l'histoire et les souvenirs de la vie font partie de l'existence de cette personne à l'état de mort cérébrale. On ne peut les mettre de côté comme des accessoires.

 

Pouvoir considérer la mort cérébrale comme la véritable mort dans le cas d'un autre 'intime' dépend de mon acceptation de la mort de cette personne. Ca ne dépend jamais de l'aspect médical ou légal. On peut même dire que la mort d'un intime n'arrive jamais sans qu'on l'accepte.

 

Notre acceptation de la mort d'un intime dépend tout d'abord de son apparence physique mais aussi de l'histoire et des souvenirs de la tranche de vie partagée avec nous. Même si l'on ne veut pas accepter la mort d'un intime, on ne peut pas l'éviter quand on voit son corps meurtri et froid ou sa peau terreuse. Par contre, dans le cas de la mort cérébrale, il n'est pas toujours facile d'accepter la mort uniquement par rapport à l'apparence physique. Quand la personne, à l'état de mort cérébrale, garde le corps physiquement intact et chaud, elle nous apparaît avec toute l'histoire et les souvenirs de la vie. Elle existe encore comme précédemment alors que la situation de mort cérébrale se perpétue.

 

La mort d'un intime à l'état de mort cérébrale arrive au moment de notre acceptation de sa mort. A ce moment-là, on accepte de lui dire adieu et on abandonne l'idée d'encore partager d'autres souvenirs de la vie avec lui. Quand on en arrive à cette acceptation alors l'autre 'intime' meurt.

 

Cette idée n'appartient en rien au romantisme irrationnel. Je trouve que c'est une philosophie et une pensée raisonnable. Simplement, il existe une différence minime dans l'utilisation de la raison pour ce cas précis par rapport aux sciences naturelles.

 

Le point le plus important de la question "est-ce que la mort cérébrale est la véritable mort d'un étranger?" est comment il se présente à "moi". Par exemple, pour moi, il représente quelqu'un alité dans l'unité de soins intensifs quand je visite un grand hôpital pour cette étude. Ou, pour les médecins et les infirmiers, il est le patient que l'on a amené et qui est tout à coup tombé à l'état de mort cérébrale. Ou, c'est quelqu'un à l'état de mort cérébrale duquel on discute lors d'un symposium. Le point le plus important, ce sont les symptômes médicaux de la personne à l'état de mort cérébrale pour qui se cantonne au point de vue des sciences naturelles, par contre ce sera la sensation familière du corps que donne la personne à l'état de mort cérébrale pour qui attache de l'importance à la vie réelle. Quand on doit décider sur un certain thème, "le sens commun", basé sur les connaissances et les expériences scientifiques et médicales est important. Actuellement il n'y a pas encore de "sens commun" concernant la mort cérébrale, mais l'avenir nous le fournira et alors certains prendront des décisions au sujet de la mort cérébrale d'un étranger en fonction de ce sens commun.

 

 

 

La signification de la mort pour les gens concernés

 

 

 Comme nous l'avons vu ici, nous devons nous poser les trois questions suivantes à la place de cette seule question : "est-ce que la mort cérébrale est la véritable mort de l'être humain?".

1) Est-ce que la mort cérébrale est ma propre mort?

2) Est-ce que la mort cérébrale est la mort d'un intime?

3) Est-ce que la mort cérébrale est la mort d'un étranger?

 

Il faut que nous soyons conscients de la nature totalement différente de ces trois questions.

 

Nous pouvons les nommer :

 la question de la première personne,

 la question de la deuxième personne et

 la question de la troisième personne.

 Ou  nous pouvons aussi dire que les questions 1 et 2 sont celles des "gens concernés", et la question 3 est celle des "spectateurs".

 

La distinction entre gens concernés et spectateurs est la problématique inévitable dans le domaine de la bioéthique. Par exemple, les gens qui sont contre l'avortement en tant que spectateurs du point de vue de la dignité de la vie, peuvent très bien faire le choix de l'avortement dans leur propre cas. La mort cérébrale aussi peut être abordée comme le cas de l'avortement. Quoique quelqu'un considère la mort cérébrale comme la véritable mort en suivant les idées scientifiques, qu'est-ce qu'il va penser s'il se retrouve avec son propre enfant à l'état de mort cérébrale? La "question" des gens concernés est aussi respectable que celle des spectateurs.

 

Au Japon, une partie du corps médical emportait les suffrages dans la discussion sur la mort cérébrale. Ainsi, il y avait un accord tacite selon lequel la "question" des spectateurs est la vraie "question", parce qu'ils pensent qu'il faut approcher la mort cérébrale le plus objectivement possible sans laisser la place aux émotions, pour la compréhension scientifique. Dans leur image, il n'y a qu'une personne inconnue à l'état de mort cérébrale dans l'unité de soins intensifs.

 

On peut dire que la discussion sur la mort cérébrale au Japon était principalement axée sur la question des spectateurs parce qu'ils essayaient d'être le plus scientifiques possible.

 

Dans le thème de la mort cérébrale, on a davantage besoin de pensées philosophiques, religieuses et aussi réelles dans notre vie, que d'une forme de pensée scientifique. Je pense que c'est une pensée qui doit être confiée à chacun parce qu'il est impossible d'obtenir un consensus.

 

 

 

version  anglaise>>>My Death and the Death of Others: "Brain Dead Person" Ch.5: Philosophical aspects new

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