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le livre "La civilisation indolore" traduit en anglais par l'auteur

approche critique de la civilisation indolore (2002)

Masahiro Morioka

traduit du japonais par Hiroko Shohoji et Papa-Ours

 

  En étudiant la problématique de la bioéthique, j’ai le sentiment que l’on n’analyse jamais à fond notre propre désir bien qu'il ait une importance capitale pour notre société. Jusqu'à présent, aucune approche n'a remis en question notre désir d’accéder à une vie confortable et aussi longue possible, comme si cela était l'unique voie naturelle et normale pour tous. Toutes les technologies médicales sont au service de cette notion du désir présupposée et acceptée par toute la société. Et l’idée dominant la bioéthique actuelle pourrait être celle-ci : pour accéder à une longue vie confortable,on peut aller jusqu’à l’acceptation des manipulations génétiques et des greffes d’organes à condition bien évidemment de ne pas violer les droits de l’homme.

    Je m’insurge contre ce type d’idées. Je ne suis pas un réactionnaire qui prônerait le retour au ‘bon vieux temps’ en rejetant toutes les technologies nouvelles mais cependant, je perçois une notion de danger dans cette idée car le choix d’une vie confortable et longue sans la douleur signifie la perte du plaisir de la vie ou une vie ‘sans vie’. Qu’est-ce qui arriverait si ce phénomène se propageait dans tous les rouages de la société ?

   Cette approche de la bioéthique a occupé toute ma pensée pendant l’écriture de : l'étude de la vie: qu'en faire? - mort cérébrale féminisme et eugénisme - (Keiso Shobo, 2001). Il y a par exemple, des gens qui pensent que l’on peut avorter si l’on découvre que le fœtus montre des signes d’un futur handicap profond et cette idée est peut-être prédominante dans les pays ‘évolués’ mais en même temps, certaines personnes sont totalement opposées à cette idée, principalement dans le milieu des handicapés. La finalité de cette idée est le désir d’éviter de devoir s’occuper d’un futur enfant handicapé. La technologie moderne est capable de dépister un handicap aux premiers stades fœtaux et de ce fait, encourage l’élimination du fœtus pour satisfaire ce désir.

    On l’élimine préventivement afin que l’enfant handicapé ne naisse pas et que de cette façon sa future famille puisse éviter la souffrance de devoir s’en occuper mais on ne pose à aucun moment la question de l’existence de l’enfant et s’il allait, lui, devoir souffrir ou non plus tard. J’ai nommé cela : ‘apaisement préventif de la douleur ‘. J’ai l’impression que la société moderne est en train de jeter partout ses filets d’anti-douleur préventive. Chaque fois qu’une quelconque douleur est prévisible, on l’élimine préventivement et si malgré tout quelque souffrance se produit, on ferme les yeux pour éviter de voir la réalité en face. J’appelle cette attitude de la société : ‘la civilisation indolore’.     

    Nous nous dirigeons vers une société où l‘on éliminera systématiquement toutes les douleurs prévisibles en garantissant le confort et une certaine exaltation et où nous n’aurons qu’une vie délimitée et prévisible. Cette situation est exactement le but visé par les nouvelles technologies. De plus, si les solutions à apporter aux problèmes environnementaux de notre planète Terre sont basées sur un système contrôlé et limité, elles aussi déboucheront sur un schéma identique à ‘la civilisation sans douleurs’. Ces nouvelles technologies et ces solutions environnementales ont les mêmes visées sur la société.  

    J’ai plusieurs exemples pour imager cette idée de ‘la civilisation indolore’:

Primo, on peut la comparer à une unité de soins intensifs d’un grand hôpital : un local contrôlé au niveau température, humidité, quantités de bactéries etc… dans lequel le patient est connecté à tout un appareillage de monitoring numérique et où sans en avoir conscience, il est nourri et a bonne mine comme s’il dormait paisiblement. Que pensez-vous de cette situation en porte à faux si elle se propageait à la société toute entière ? En fait, dans les buildings d’habitation des grande villes, ces conditions sont déjà réunies : on y est libéré de toute peur de catastrophes naturelles comme les inondations par exemple, qui puissent surgir du jour au lendemain, on y vit dans une ambiance climatisée et avec toutes sortes de services alimentaires et autres contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Secundo, on peut la comparer aux imitations de la nature que l’on retrouve à la fois dans les jardinets éducatifs des écoles et dans les aquariums et jardins zoologiques. On appelle "biotope" en éducation environnementale, le jardinet de l'école creusé par les adultes qui y placent le vinyle de fond et le recouvrent de terre, d'eau et des mauvaises herbes afin de donner aux enfants l’illusion de la vraie nature. Parfois, on y ajoute des insectes et une pièce d’eau pour l’observation des poissons. Les adultes contrôlent le jardinet et s’il se détériore, ils le remettent en état en cachette des enfants. Quant aux jardins zoologiques et aquariums, ce sont aussi de grandes imitations de la nature. En apparence, c'est un présentoir de la vraie nature, mais en fait, c'est une maquette très bien réalisée. Dans l'aquarium, toutes les roches et les coraux sont des maquettes et toutes les conditions ambiantes sont agrémentées pour les animaux qui y vivent. C'est exactement le monde de "la civilisation indolore". La planète Terre deviendra un gigantesque aquarium qui enveloppera hommes, animaux et plantes. Les conditions environnementales seront à un certain niveau contrôlées et on n’y verra jamais de catastrophes causant la mort de centaines d'hommes à la fois.

     Ce monde de ‘la civilisation indolore’, est-ce l'Utopie pour nous tous ?  Peut-être semble-t-il merveilleux pour les gens qui ont des difficultés pour survivre en ce moment ?. Mais que représente-t-il pour les gens qui vivent sans préoccupation et qui ont des loisirs?  Est-ce vraiment l'Utopie? Peut-être est-ce le monde facile avec juste quelques pressions et angoisses inexplicables, un peu comme une noyade dans de l'eau sucrée.

    Dans le monde de "la civilisation indolore", nous aurons le plaisir, le confort et un certain niveau d'exaltation et la vie sera contrôlée afin d’éviter les difficulté, mais nous y perdrons systématiquement la possibilité de rencontrer ‘le vrai plaisir de la vie‘ que nous procure une renaissance après de graves difficultés qui nous ont contraints à anéantir notre plan de la vie et jusqu’à nous-mêmes. C'est le piège de "la civilisation sans douleurs". Nous devons vivre des expériences de réel plaisir pour mourir sans regret, mais cette conception du monde nous les vole en échange de l'appât de "la vie facile".

    J'ai appelé le désir qui domine "la civilisation indolore": le "désir du corps", et celui qui aspire à la libération de ce piège: le "désir de la vie".  Dans cette société orientée vers l'apaisement préventif de la douleur, il faut aiguiller le ‘désir du corps’ vers le ‘désir de la vie’, et soutenir intellectuellement cette action. Je pense aussi qu'il est impossible de solutionner les problèmes de la bioéthique sans les reconsidérer à travers les acquis de la civilisation. Des théories du désir ont été développées par Freud, Deleuze et Guattari, Lacan, Foucault, etc., mais je suis certain que la théorie de "la civilisation indolore" peut y apporter un nouvel éclairage par l'analyse du "désir du corps" et du "désir de la vie". Il ne s’agit que d’une explication grossière et si vous êtes intéressés, vous pouvez aller sur mon site (  http://www.lifestudies.org/jp/mutsu.htm ) et en connaître les détails. Je pressens qu'il faut absolument reconsidérer les problèmes philosophiques et éthiques à travers les apports de la civilisation  sinon nous ne pourrons jamais les appréhender dans leur globalité.

   

texte original en japonais

l'explication sommaire en anglais du livre "la civilisation indolore" new

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